Sommets d’humilité

Au baptême du Christ deux humilités se répondent : celle de Jean qui voudrait s’effacer devant le Christ et celle de Jésus acceptant que sa mission dépende du geste que posera le Baptiste. On croirait entendre « Après vous, mon cher… », « Mais non, je n’en ferai rien… ». Il n’en est pourtant pas ainsi, loin s’en faut !

Pour Jean-Baptiste le sommet de l’humilité consiste à se reconnaître pécheur abyssal : même l’abaissement le plus héroïque – celui de vouloir être l’esclave dénouant la sandale du maître – n’y peut rien changer. En ce sens le dernier des prophètes a été le modèle parfait de ce qu’un homme pouvait faire avec ses propres forces. Du point de vue du Royaume, du régime nouveau de la grâce, il est le plus petit. Peut-être que certains d’entre nous, débordant d’énergie et de générosité naturelles, sont plus fils ou filles de Jean-Baptiste que du Christ. Qu’ils demandent alors à Jean leur émancipation.

Pour « l’homme Jésus » l’humilité c’est de se reconnaître créature, solidaire des pécheurs les plus endurcis, et de se soumettre au Père et aux médiations humaines qu’il choisit : « nous devons accomplir parfaitement ce qui est juste ». Toute la vie terrestre du Christ n’a dépendu que de son consentement à accueillir la lumière de l’Esprit Saint, parfois forte quand lui sera montré, par exemple, le cœur de Judas ; mais le plus souvent extrêmement ténue quand le Père se fera silencieux, entre autres à la Croix. En tout cas toujours ajustée aux conditions de la mission : nous-mêmes ne devrions pas nous plaindre des obscurités, elles donnent consistance à notre foi.

Ce baptême de Jésus – qui n’a rien de chrétien – constitue un point de basculement dramatique dans sa vie. Aussitôt après il est projeté au désert pour y subir les tentations du diable. Il en sortira vainqueur. C’est le début de sa vie publique : elle n’a fait saillance qu’après l’attestation du Père qui « se complaît » en son Fils. Mais cet envoi en mission n’est pas décidé par le Père seul, c’est une décision trinitaire anhistorique, éternellement « pré-vue ». Saint Jean dirait que l’Esprit, l’eau et le sang en témoignent ; l’eau faisant référence au Père (la source) et le sang au Fils, ce sang symbole de la Charité répandue en surabondance dans tout le Corps mystique et redonnant vie à tous ses membres dont l’histoire avait bien mal commencé…

Père Jean-Claude Hanus