“Je suis la Voie qui cherche des voyageurs”.

Cette phrase, mise par saint Augustin sur les lèvres du Christ, prolonge l’affirmation de celui-ci : je suis la Voie, la Vérité et la Vie (Jn 14, 6) en y faisant entendre l’effort douloureux d’une quête infructueuse.

« Je suis la Voie qui conduit au Père : sur cette voie, nulle obscurité mais la vérité de l’amour, nulle mort ni vieillissement, mais la vie en plénitude. Comment se fait-il que si peu de voyageurs l’empruntent ? Je demeure oublié, antique chemin serpentant au milieu des jardins et gravissant les collines, seulement hanté la nuit par quelques renards. Où sont passés ces hommes que j’aime tant ? N’est-ce pas pour eux que je suis venu et me suis fait chemin dans leur humanité ? Mais ils n’ont plus le temps de marcher au rythme de la vie, ils vont trop vite, leurs autoroutes enjambent les jardins et leurs tunnels percent les collines pour gagner du temps. Que ferais-je pour les attirer à moi ?

Heureusement, je ne suis pas seul. Il y a ma bien-aimée, mon Église, ces hommes et ces femmes que j’entraîne à ma suite et qui courent à l’odeur de mes parfums. Comment se fait-il qu’eux non plus ne parviennent pas à entraîner quiconque derrière eux ? Oh, je le sais, ma bien-aimée est noire, mes disciples sont pécheurs et n’ont rien d’attirant. Ils sont même pires que les autres. Pourtant mon Église est belle lorsque je lui fais miséricorde et même, il n’y a rien de plus beau au monde. Tous devraient être attirés par tant de beauté. Un être pardonné est si libre, si imprévisible, comme le vent et comme l’amour, que rien ne devrait y résister. Alors, où sont mes voyageurs ?

Se seraient-ils habitués, installés entre eux sur le bord du chemin ? Comme des gens arrivés, déjà parfaits et imperméables à ma grâce ? Ce serait terrible pour eux car leur sel serait alors affadi. Pour y remédier, je jugerai mon Église et la rendrai pauvre, nue et méprisée. Alors elle retrouvera son premier amour et je lui rendrai mes amours, meilleures que le vin. Avec ma bien-aimée appuyée sur mon bras, nous monterons du désert vers la ville de Dieu où tout ensemble ne fait qu’un. Mes disciples ne m’offriront plus leur perfection mais leur amour et surtout, comme des pauvres, ils s’aimeront les uns les autres. Non seulement ils me suivront mais deviendront chemins pour les autres.

En les voyant ainsi marcher unis à moi, d’autres voyageurs se joindront à nous et nous parviendrons tous ensemble, avec des cris de joie, dans la maison de mon Père où la table sera mise et le festin préparé. »

P. Antoine Vidalin