En ce temps où nous sommes obligés de masquer nos visages, il est urgent de réentendre cette prière du Bien-aimé à sa Bien-aimée dans le Cantiques des Cantiques en laquelle résonne la Parole que le Christ adresse à chacun de nous : « fais-moi voir ton visage ! ». Rappelons-nous que le christianisme est, non pas une religion de la lettre et des commandements, mais une religion du visage. Dans le Christ, Dieu a tourné son visage vers l’homme et exaucé l’antique prière des psaumes : « de toi mon cœur a dit : ‘cherche son visage’, c’est ton visage Seigneur que je cherche (Ps 26, 8) ». Sur le visage de Jésus, au plus haut point dans son visage défiguré et exposé à tous, se révèle l’amour de Dieu pour chacun. 

Nous ne sommes plus désespérément seuls, enfermés en nous-mêmes et incapables de rejoindre les autres. Il y a Quelqu’un dans notre vie. Et c’est Lui qui nous appelle à sortir de nous-mêmes, à oser lui montrer notre visage, « car ton visage est charmant (Ct 2, 14) ». Montrer son visage, c’est devenir à notre tour Quelqu’un. Le visage est en effet ce qui, de nous, est exposé sans que nous puissions nous-mêmes le voir. En lui, se donne le plus intensément, à fleur de peau, notre âme qui fait de nous une personne. Montrer son visage, c’est exposer son âme. En sa nudité, nous sommes livrés au regard d’autrui, et pouvons entrer, désarmés, en communion les uns avec les autres.

 Notre civilisation issue du christianisme a porté à un sommet incomparable, par son art et ses institutions, cette attention au visage. Pouvoir s’envisager est même considéré comme une condition fondamentale de la vie en société. C’est dans ce sens que la loi du 11 octobre 2010 stipule l’interdiction de dissimuler son visage dans l’espace public. La dissimulation du visage ferait entrer notre société dans un temps de barbarie dont nous mesurons à peine la violence. Les meurtriers eux-mêmes reconnaissent combien il est difficile de tuer quelqu’un qui tourne vers vous son visage. Sans visages, c’est le règne de l’impersonnel et tout devient possible….

En tant que chrétiens, nous sommes dépositaires de cette vérité du visage. Comme Véronique, nous avons laissé s’imprimer en notre cœur la Sainte Face pour pouvoir la reconnaître en tout homme. Bien plus, « nous tous qui n’avons pas de voile sur le visage, nous réfléchissons la gloire du Seigneur, et nous sommes transformés en son image avec une gloire de plus en plus grande, par l’action du Seigneur qui est Esprit (2Co 3, 18) ».

Comment pourrons-nous refléter la gloire du Seigneur le visage masqué ? Jusques à quand l’inquiétude pour notre santé étouffera-t-elle notre vocation à la sainteté manifestée dans la beauté des visages?

P. Antoine Vidalin