PAS DE PREMIER SANS DERNIER

Tous les livres de la Bible, et les évangiles en particulier, sont riches en « images bariolées » et en paradoxes : le monde d’en-haut se communique de cette manière pour que l’on comprenne que la Révélation ne vient pas de nous mais de cette catégorie de l’inconnaissable qui fonde, justement, la nécessité de la Révélation ! Par exemple le Buisson ardent qui brûle sans se consumer (Ex 3, 7) ; ou encore le frêle David qui abat d’un seul coup le géant Goliath (1S 17, 49) ; ou, aujourd’hui, cette sentence : « Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous » (Mc 9, 35).

Si on en reste au niveau littéral il est bien évident que ces paradoxes ne tiennent pas debout et déchaînent les moqueurs, en premier lieu les matérialistes. D’où cette nécessité d’interroger ces propositions contredisant le bon sens, en utilisant les instruments et les lumières propres à chaque époque et à chacun.

Que veut réellement dire Jésus à propos des premiers et des derniers ? Dans le texte grec on trouve les termes « protos » (πρῶτος) et « eschatos » (ἔσχατος), respectivement, pour les désigner. « Protos » renvoie au monde de Dieu, aux prototypes, au monde des principes exposés dans les deux premiers chapitres de la Genèse, au moyen d’un langage symbolique. Tandis que « eschatos » a donné eschatologie, désignant le monde arrivé à son terme, à son but : la Bible se termine par une révélation ultime, l’Apocalypse, la bien nommée. On peut donc voir cette injonction du Christ comme une instruction primordiale, axiomatique : celui qui veut être fidèle aux principes gouvernant la création et pouvoir les transmettre doit se tenir, déjà, dans le monde dernier et, en tout cas, le viser sans relâche.

Autrement dit, toute « position de principe » ne peut que s’ancrer dans le ciel, le terme, la dernière place. C’est à cette condition qu’on peut servir réellement le Christ et nos frères en lui. Il n’y a pas d’autre belvédère possible que le ciel pour comprendre le monde, ses dérives et ses besoins, et y agir. Beaucoup ont la conviction de servir les autres alors qu’ils les asservissent. En ce point critique de l’histoire où nous sommes plongés, « à notre corps défendant », n’oublions pas cette hiérarchie premier/dernier (qui n’a rien à voir avec un classement) rappelée par son créateur.

Père Jean-Claude Hanus