Donnant-Donnant : le mauvais calcul

L’évangile de ce dimanche, celui des « ouvriers de la dernière heure », pourrait laisser bien des fidèles dans l’expectative et scandaliser les païens. Car l’esprit du monde, soi-disant sensé, s’y trouve malmené : du point de vue de la justice, c’est une horreur ! À temps de travail égal, salaire égal : telle est la loi commune qui a pour corollaire « le temps c’est de l’argent ». Alors que toute la Bible professe cet axiome : « le temps c’est de la miséricorde ».

Si l’évangile transgresse ce que nous croyons être juste, c’est qu’une autre problématique est en jeu, à savoir une connaissance des lois du Royaume et non pas une hypothétique caducité de la justice humaine dans sa dimension rétributive.

Il y a donc bien une remise en cause à opérer, celle de notre manière de concevoir ces lois du Royaume, de la charité en actes. Si nous transposons l’idéologie du « donnant-donnant » aux affaires du Royaume alors nous n’y entrerons jamais et il ne viendra pas en nous, et nos prières universelles où nous demandons obstinément au Seigneur de nous aider à « bâtir un monde de justice et de paix », n’auront aucune chance d’aboutir ni même d’être entendues là-haut.

Le monde du « donnant-donnant » est un monde calculant, un monde clos dans sa circularité : on donne parce qu’on espère recevoir. C’est à l’exact opposé de l’évangile, des mœurs de Dieu : lui nous promet tout sans réserve, sans retenue, gratuitement. Encore faut-il y croire et ne pas regarder obliquement vers l’assiette du voisin. Les « donnant-donnant » sont des rabat-joie : les calculs nécrosent leur cœur et gèlent leurs relations aux autres, à Dieu en particulier. Ils flirtent avec l’avarice ; la surabondance ne fait pas partie de leur lexique, cet évangile ne peut que leur « sortir par les yeux ». Comme pour Judas à la Cène, le modèle indépassable du donnant-donnant – trente pièces d’argent contre Jésus – alors qu’il fut l’un des premiers appelés.

P. Jean-Claude Hanus