Servir Dieu et l’argent : en même temps ?

« Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’Argent » : la tentation consiste à rechercher la demi-mesure, « le cœur à gauche, le portefeuille à droite ». Plus profondément, le rapport à l’argent pointe sur la chasteté, non point en son sens étriqué de continence mais dans une perspective plus générale.

Xavier Thévenot* recourt à l’étymologie pour en élargir le sens. En effet, chasteté vient du latin castus  qui signifie coupé. Le contraire en est incastus, qui a donné inceste ou, plus récemment, incestuel, c’est-à-dire le non coupé, le fusionnel. Ainsi est « non chaste » celui qui veut coïncider avec son origine, n’accepte ni limite ni faille, réduit l’autre à soi, etc.

On comprend que l’argent puisse être le serviteur omniprésent de cette incestualité qui engendre la confusion, le brouillage des places, la non séparation du bien particulier et du bien commun, l’abolition des frontières aussi bien spatiales que temporelles, l’obligation de la transparence, la haine du « long labeur du temps ».

Telles sont bien les problématiques actuelles qui s’enracinent dans la chute originelle (Gn 3).

Dieu crée en distinguant (Gn 1). Le démon, lui, « décrée » par mélange des genres : genre, gender, tout est dit.

Ces dérives ne sont pas l’apanage des « sans foi ni lieu », des « anywhere ». Les chrétiens peuvent en arriver à servir l’argent en croyant servir Dieu, par souci de vouloir tout maîtriser ou, pire peut-être, de vouloir faire un « monde meilleur » alors que Jésus n’a jamais demandé cela. Il ne demande que l’hospitalité pour aimer l’autre en nous.

Jésus n’est pas un idéologue : « des pauvres vous en aurez toujours » (Jn 12, 8) dira-t-il à ses disciples et aussi, étonnamment, à sainte Catherine de Sienne (cf. Catéchisme au n° 1937) : « Quant aux biens temporels, pour les choses nécessaires à la vie humaine, je les ai distribués avec la plus grande inégalité, et je n’ai pas voulu que chacun possédât tout ce qui lui était nécessaire pour que les hommes aient ainsi l’occasion, par nécessité, de pratiquer la charité les uns envers les autres ».

* Théologien moraliste ; cf. Repères éthiques, éd. Salvator, 1983, p. 44-54

                                                                                                                                 Jean-Claude Hanus