Corps sans visages

En ce dimanche nous est donné un magnifique texte de saint Paul (1 Co 12, 12-30) sur l’analogie entre notre propre corps et le corps ecclésial que nous formons. Chaque membre doit être à sa juste place. Si l’un d’eux avait « très envie d’embêter » son voisin, voire de l’expulser, on aurait du souci à se faire pour le corps, humain ou social. Cette question de « l’envie », de la jouissance escomptée, qui semble maintenant gouverner les rapports sociaux, ne présage rien de bon pour l’avenir car elle fait régresser le discours politique au niveau des problématiques psychiques.

Tout, finalement, nous ramène à cette crise que l’on dit sanitaire. Et, bien évidemment au corps, individuel ou social. Quand on aime on désire l’intégrité de l’aimé. On prend soin de ses blessures. Pour le corps, on veille à ce que chacun des membres soit honoré et non détesté ou ostracisé. Saint Paul va très loin en ce sens : « En organisant le corps, Dieu a accordé plus d’honneur à ce qui en est dépourvu. Il a voulu ainsi qu’il n’y ait pas de division dans le corps, mais que les différents membres aient tous le souci les uns des autres. » L’Église elle-même souffre de ses divisions et prie pour l’unité des Chrétiens.

Il ne faut pas s’étonner de l’attaque massive contre le corps, que nous subissons actuellement. Ne serait-ce que cette rage à couper le lien charnel entre les hommes, entre les hommes et le Christ, notre Dieu incarné. Masquer les visages, c’est les rendre illisibles, inhumains, et les noyer dans la masse. Toute offensive contre le corps, individuel ou social, est une attaque contre l’âme, celle d’une personne ou d’un peuple. Saint Paul nous guérit des envies ou des jalousies mortifères, de notre désir secret d’une pureté personnelle ou sociale. Si chacun aide son voisin à trouver le sens de sa vie – et pas un sens préfabriqué – alors le corps y gagnera en harmonie, en créativité, en joie. Encore faut-il voir dans le visage de l’autre un appel au don de soi, une image de notre Dieu, de « l’éternelle enfance ». Le Christ a fait tomber les masques des pharisiens hypocrites qui sont allés jusqu’à le voir comme l’envoyé du démon (Mt 12, 24) ! Ou, pour le dire autrement, il a révélé le visage du diable, celui de la dissimulation de soi, qui fait sans cesse « effort pour rendre l’autre fou » par le moyen bien connu des doubles contraintes (cf. La femme adultère, en Jn 8, 1-11), des injonctions paradoxales.

P. Jean-Claude Hanus