Le démon de la perfection

Nous voici donc dans ce temps béni du Carême où l’Église nous invite à nous convertir. Or en quoi consiste la conversion, sinon à revenir à Dieu de tout notre cœur. Pour nous y aider, le jeûne, le partage et la prière, en nous appauvrissant, recréent pour nous un désert, à la fois propice à l’écoute de Dieu, mais aussi hanté par les démons. Il y a donc un combat à livrer en notre cœur et ce combat passe par un discernement entre les esprits qui viennent de Dieu et ceux qui sont des démons.

Or, le diable est malin et se présente rarement où on l’attend. Comme nous le voyons avec les tentations de Jésus, il peut tenter sous l’apparence du bien. Saint Ignace dira qu’avec ceux qui s’élèvent du bien vers le mieux, l’ange des ténèbres peut se déguiser en ange de lumière. Pour cela, le démon entre dans les vues de l’âme qui veut progresser en son Seigneur pour la faire dévier insensiblement dans les siennes qui consistent à la couper de Dieu.

Ainsi, notre désir de sainteté peut-il insensiblement devenir désir de notre perfection morale et nous replier sur nous-mêmes. Au lieu de revenir à Dieu en nous tournant avec confiance vers notre Père malgré notre péché et notre misère, nous devenons la mesure de notre vie spirituelle. Dans un premier temps, ce démon nous pousse au perfectionnisme et au jugement des autres mais bien vite, devant le spectacle de notre médiocrité, nous sommes acculés au découragement et parfois au désespoir, séparés des autres et de Dieu, enfermés en nous-mêmes. Nous devenons alors nos propres juges et nos propres bourreaux.

Tout autre est le chemin de la conversion. Celui-ci commence par un regard vers le Crucifié, mort pour mes péchés par amour pour moi ; à la lumière de cet amour, je les reconnais, non plus comme fautes morales mais comme atteintes à cet amour ; je peux alors y puiser un véritable repentir, qui n’est pas auto-condamnation, mais soulagement et larmes devant l’amour miséricordieux du Père.

J’apprends ainsi à m’aimer dans ma pauvreté, à me supporter humblement dans mon imperfection sous le regard de Dieu. Par là, je gagne un regard miséricordieux sur mes frères, pauvres pécheurs comme moi. Au lieu de me lamenter sur moi-même, je bénis le Seigneur pour son amour ; au lieu de juger mes frères, j’apprends à les aimer tels qu’ils sont avec ma pauvreté. De l’amour de la perfection, je suis passé à la perfection de l’amour ! Prions les uns pour les autres afin de vivre cette conversion !

                                                                                                                                                                                                                                                                                          P. Antoine Vidalin